En général, cela arrive vers la cinquantaine. Le coup de fil tant attendu fait monter l'émotion aux yeux et le bonheur à la tête: "Maman, tu es grand-mère!" Pas pour vous? Vous êtes plutôt de celles, très rares, que la sensation de prendre un sacré coup de vieux horrifie? Pourtant, votre miroir n'accusera pas une ride de plus. Vous vous cantonnez à un ferme "sans moi"? Ne dites pas "biberon, je ne boirai pas de ton lait"... Souvent, on craque au premier sourire du bébé. Hors ces deux cas, vous êtes absolument classique: heu-reuse! Avec pas mal de clichés en esprit, que la réalité va plus ou moins démentir. Même si la grand-maternité n'a rien avoir avec la première maternité, ces deux événements sont deux étapes où bien des choses changent. Pour aider les "mamies" (ou autres dénominations) débutantes, les écrits souvent signés d'éminents psy ne manquent pas. A les lire, c'est un univers en rose et bleu qui se prépare, une histoire d'amour sans nuage. La grand-mère est présentée comme la cajoleuse-chef, la complice, le refuge, la médiatrice, plus tard la confidente, celle qui transmettra la mémoire et les valeurs familiales à des jeunes à l'écoute..Le tableau est si brillant, que l'on se demande s'il n'est pas retouché pour donner à des femmes qui vieillissent de nouvelles raisons de se sentir bien dans leur âge. Or, justement, plus les enfants grandissent, plus se dessinent des zones d'ombre.
Bien sûr, tout commence sur un petit nuage. Même si la majorité des femmes reste en activité, leur vie domestique devient moins lourde, leur vie sociale plus sélective. On ne leur volera pas le bonheur d'être grand-mère. Alors elles "baby-sittent" avec enthousiasme!
Elles promènent, décommandent une amie pour leur nouvelle ou nouveau petit(e) chéri(e), laissent leur compagnon aller à la pêche ou au match de foot pendant qu'elles se grisent de gazouillis, achètent un lit pliant ou installent un siège-bébé à l'arrière de leur voiture...
Nul sacrifice, c'est du plaisir que l'on s'offre. Il dure... quatre à cinq ans. On s'y abandonne sans méfiance. Et puis un jour, voilà le premier petit pincement au coeur, les premières escarmouches. La première interrogation vient souvent par téléphone interposé. Le trésor a cinq ou six ans. Il est chez sa grand-mère, en pleine forme. Maman est au téléphone et, stupéfaction, il se met à gémir: "Je m'ennuie de toi, quand est-ce que tu viens me chercher?" A peine a-t-il raccroché qu'il repart joyeusement vers ses jeux. C'est sa première petite duplicité affectueuse: il ne faudrait surtout pas que sa maman puisse penser qu'elle ne lui est pas indispensable. Mais il y a du vrai, aussi. L'être le plus proche de lui, l'essentiel, c'est sa mère, pas sa grand-mère. Cette se trouve dernière remise à sa juste place, surtout si, de temps en temps, il y a des petites crises de "Je veux Maman". Il arrive qu'elle en soit un peu troublée. La situation n'est donc pas si parfaite? Les bons petits diables grandissent, leur personnalité s'affirme, ils adhèrent, s'opposent, et les grands-mères constatent que, même si elles ne sont plus en première ligne, il leur faut revivre des épisodes connus: l'âge de raison, l'âge ingrat, l'adolescence... Drôle de dilemme. Laisser faire la matinée en pyjama devant la télé en se goinfrant de sucreries, la table quittée au milieu du repas, re-télé le soir jusqu'à point d'heure, cinq glaces par jour, ou l'urgence, pour une mouflette de dix ans, d'acheter des faux-ongles parce que les copines en ont... Avec parfois l'argument sans réplique: "Maman, elle, elle trouve ça bien". C'est la démission pour rester une mamie "super-géniale". Approuver chaleureusement? Une démagogie dont ils ne sont pas dupes. Dire carrément que l'on est pas d'accord? Risque de vrai conflit, de n'être plus "cool", mais "vieux jeu et ringarde".Les voilà ados. Ils ont leur vie, leurs copains, leurs études, leurs loisirs. Ils ne viennent plus le mercredi: ils sont "au sport", à la danse, ou au cinéma avec copains et copines. Et le dimanche, on les voit moins.
Quand vous vous retrouvez, vous avez beau vous tenir au courant, avoir écouté du rap, regardé quelques films "gore", ne pas demander de traduction quand ils disent "je suis véner", ne pas tiquer sur "j'ai la haine" (pour ceux qu'ils n'aiment pas) ou "c'est mortel" pour ce qu'ils aiment. Provisoirement, vous ne vivez plus dans le même monde. Quant aux "fringues" à offrir à une fille de treize ans, mieux vaut faire une étude de marché très serrée auprès de sa mère, ou se contenter de régler la facture, sinon c'est le bide assuré. Peut-être, en cas de gros chagrin, viendront-ils se faire consoler. En tout cas, c'est le moment de ranger les vieux nounours dans un coffre à jouets délaissé et de passer à autre chose. Ainsi les grands-mères connaissent-elles une deuxième fois le syndrome du nid vide, et ça leur fait tout drôle. Surtout si elles ont régné longtemps sur une maison de campagne où "ils" ne passent plus leurs vacances, ou alors juste pour quelques jours, avec des copains.
Patience... Quand ils seront jeunes adultes, de nouveaux rapports se noueront de grande personne à grande personne. C'est alors, peut-être, que Mamie sera la confidente, la consolatrice, la complice, la mémoire de la famille et son canal de transmission.
En attendant, il faut vite qu'elle réapprenne à vivre pour elle... Surtout si elle a eu le grand tort de ne pas y veiller dès qu'elle a entendu "Maman,
tu es grand- mère".
Article réactualisé le 24 novembre 2004.
Colette Gouvion